Une brève histoire de la persécution : Les Monstres

Avant de faire les beaux jours du cinéma de genre dans une perspective plus ou moins mercantile, le monstre a représenté souvent bien malgré lui l’échec de notre appréhension de l’altérité. (TEXTE Julien Girault)

Dans l’antiquité grecque, le monstre est surreprésenté. Pur produit des dieux qui lui a joué le mauvais tour de le faire redoutable et effrayant, il renvoie l’homme à sa vulnérabilité  et semble n’avoir d’autre utilité que de constituer l’épreuve faisant d’un homme un héros. Nécessairement bestial, il sera un tableau de chasse dont pourra se targuer celui qui le pourfendra. Nécessairement chaotique, il apparaît plus d’une fois sous les traits d’un être hybride, souvent pourvu d’une tête de femme, sujet de tentation et donc danger mortel.

Le Moyen-Age ne les tient pas non plus en grande estime. Si monstre il y a, il ne peut être qu’enfant du Diable. Dieu a créé l’homme à son image, toute représentation tronquée serait de facto le sceau d’une âme ténébreuse. On confie le plus souvent au feu le soin de purifier tout cela.

La Renaissance s’autorise une perspective élargie, du fait des progrès de la médecine. Ambroise Paré, ancêtre de la chirurgie moderne, écrit à leur sujet un livre mythique, Des Monstres et Prodiges, mais sa condamnation est sans appel. Le monstre est un désordre, témoignant d’une faute. Pourtant, et sans doute grâce à lui, l’intérêt pour le monstre va grandissant, même s’il se teinte de voyeurisme. La vogue des cabinets de curiosité y contribue grandement. Les bocaux remplis d’alcool de grain conservent frères siamois, veaux janus et roi des rats. S’ils sont vivants, les monstres sont l’objet d’exhibition. Le public afflue en masse, animé de pulsions scopiques. N’y cherchez pas de compassion. Femmes à barbe, nains et géants sont à peine tolérés.

1888, Londres. Tandis que le monstre le plus célèbre de tous les temps, Joseph Merrick, plus connu sous le sobriquet de l’homme éléphant, trouve enfin résidence à l’Hôpital Royal de Londres, après avoir contraint de s’exhiber pour gagner un peu d’argent, un monstre tout à fait invisible menace de torpiller la bonne société victorienne, gangrénée par son hypocrisie. Jack L’Eventreur lève bien davantage de questions que l’enquête policière. Les suspects ordinaires, comprenez les immigrés, sont stigmatisés plus violemment encore car, pour le pouvoir, « aucun Anglais n’est capable d’un acte aussi barbare. »

Au XXème siècle, la monstruosité devient une chose tristement ordinaire au sortir de la Grande Guerre. On compte par centaines de milliers « les gueules cassées », mutilés de guerre souvent atrocement défigurés. Le retour à la vie ordinaire s’avère très difficile pour ces vétérans. Une pension d’invalidité et des médailles pour bravoure ne font pas tout.

Et puis en 1932 il y a Freaks, de Tod Browning, qui tient lieu d’acte militant. Vendu comme un film d’horreur par son réalisateur, plutôt malin, le film s’approprie les codes du genre pour composer une ode à l’humanité de ces « monstres ». Rien de moins qu’un manifeste.

L’après seconde guerre-mondiale voit fleurir les films de monstres, genre pérennisé par la Warner, passant à la moulinette et avec plus ou moins de bonheur les grandes créatures iconiques. Le monstre plaît, mais toujours à la manière des exhibitions. Il est plus facile de payer quelques dollars pour se faire une toile que de considérer favorablement le vétéran de retour du Vietnam, monstre d’autant plus embarrassant qu’il est bien décidé à se faire entendre. En tant que tel, le monstre devient donc le symbole d’une contre culture ou d’un contre pouvoir. Le mouvement hippie, Frank Zappa, popularise l’idée de « Freak Identity », en gros tout ce qui sort d’une norme qui, en plus d’être sclérosante, véhicule intolérance et xénophobie.

Freak Power est le nouveau mot d’ordre. On n’a plus honte de sa différence et on cherche à la cultiver. La société est plus ou moins prête et se retrouve devant le fait accompli. Dans les années 90s, le Jim Rose Circus fait un pied de nez au Freak Show traditionnel en se livrant à des performances qui retournent les tripes de ceux venus se délecter du spectacle. Est-ce dire que le monstre est maintenant accepté ? Non, définitivement. Tant qu’il y aura des hommes, la stigmatisation sera à l’œuvre.

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