Une brève histoire de la persécution : La Folie

Une rumeur tenace tendrait à faire croire que la folie est une résultante des sociétés civilisées et industrialisées. L’homme primitif était sain, exempt de tous maux ; l’homme moderne est la victime de son environnement. C’est faux. L’histoire de la folie est aussi vieille que l’histoire de l’humanité. C’est le « haut mal » (l’épilepsie) partout observé qui cristallise cette histoire. Nous savons maintenant que l’épilepsie n’a rien d’une psychopathologie, mais il faudra attendre le 20ème siècle pour faire le distinguo avec une neuropathie. Une seule chose change en matière de folie, sa perception, qui est entièrement tributaire du contexte religieux et politique de l’époque. (TEXTE Julien Girault)

De fait, il faut attendre l’avènement des sociétés monothéistes pour que la folie soit persécutée en tant que telle. Jusqu’alors les sociétés primitives, encore très liées à la magie, confiaient au chaman ou au sorcier la tâche de rattacher au tissu sociétal la personne frappée de folie, au vu du risque de fragmentation dudit tissu. Une certitude chez ses sociétés, profondément moderne dans leur analyse, la folie est due à une cause extérieure.

L’antiquité Grecque, le grand Hippocrate en tête, n’agit guère différemment, et pourtant pratique-t-elle la première séparation d’importance, celle entre magie et médecine. « Les maladies ont une cause naturelle et non surnaturelle, cause que l’on peut étudier et comprendre ». (Hippocrate.) Un seul impératif pour le médecin de l’époque, le « primum non nocere », c’est-à-dire, en tout premier lieu ne pas nuire au malade.

En réaction, les monothéismes abrogent cette avancée pourtant cruciale. La maladie trouve son explication dans le péché. Celui qui est frappé par la folie est frappé par une punition divine. Folie se conjugue souvent avec possession. Le démon doit être extirpé du corps du malade. Les exorcismes sont d’une violence rare et rares sont les malades à y survivre. De toute façon, ils doivent être bannis de la société des hommes qui ne saurait supporter pareille injure à ses lois. En tant que tel, c’est le début d’une persécution générale de la folie ou, pour le moins de sa non acceptation.

Au moyen-âge, les édits royaux n’ont de cesse de chasser les indigents hors de la ville. Plusieurs tableaux de Bruegel donnent une bonne image de ce à quoi nous pouvons nous attendre : la folie, une grande laissée pour compte, dès lors qu’elle touche les basses castes de la société. Inoffensive elle est laissée dans les rues, menaçante elle est enfermée en maisons de force, en cage le plus souvent, sans aucun soin, un retrait pur et simple de la société, sans espoir aucun de la retrouver.

La révolution française voit apparaître une nouvelle discipline médicale, l’aliénisme, posant les bases de la psychiatrie moderne. Il est temps. Le gouvernement fait face à une quantité de malades à prendre en charge. Aux asiles d’aliénés sont dévolus le rôle de les accueillir et de les traiter. En effet, ils ne sont plus des sujets mais des citoyens, et tout citoyen doit être réintégré dans les meilleurs délais au sein de la société. C’est précisément l’idée de curabilité de la maladie qui engendre l’idée seconde de sa cure. Un traitement prévaut, le « traitement moral » voulant que le malade soit distrait de ses ruminations afin qu’il s’en détache progressivement. Véritable briseur de chaînes, il est le premier à ne pas oublier l’humanité des malades et à vouloir l’émanciper. Problème majeur, les asiles sont surpeuplés et les aliénistes encore trop peu nombreux. Pas d’infirmiers, mais des gardiens qui font régner l’ordre à la matraque et au fouet. Le traitement moral qui devrait être individualisé à chaque individu se voit au contraire collectivisé. L’asile à vertus philanthropiques se mue en espace totalitaire, où les malades sont soumis au pouvoir absolu du corps médical qui use souvent à leur égard d’un tout venant répressif. La situation perdure bon gré mal gré tout au long du 19ème siècle, tandis que l’aliénisme se transforme peu à peu en psychiatrie. Certes quelques évolutions notables, avec l’apparition d’infirmiers dûment formés et l’apparition des premiers anxiolytiques. Mais la folie continue d’être surveillée étroitement et les malades privés de la moindre liberté individuelle. Second problème majeur, le traitement de la folie est lié de manière beaucoup plus intime à la morale que ne l’est la médecine en générale. Et Le 19ème ne transige pas avec la morale. Certitude morbide : on sait quand on entre à l’asile, jamais quand on en sort.

Le 20ème démultiplie les points de vue quant à l’appréhension des traitements médicaux. Un apport évident, la psychothérapie telle qu’elle est initiée par Freud puis par Jung. Second apport majeur, même s’il concentre un nombre de critiques virulentes, le recours massif à la chimiothérapie (antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques) à partir des années 50. Il faut dire que la psychiatrie fait face à un nombre toujours croissant de malades, et de nouvelles pathologies à traiter, les nombreux contingents de soldats victimes de syndrome post-traumatique mais également les toxicomanes qu’il faut sevrer de leur addiction, relançant pour ces derniers l’éternel débat entre santé et morale. Mais pour la première fois dans l’histoire de la folie, les dissidences font rage dans le corps psychiatrique. Fer de lance du mouvement antipsychiatrique né dans les années 60-70, Szasz dénonce vigoureusement la répression de la folie avec son cortège de camisoles, d’enfermements, d’électrochocs, de lobotomie et d’abrutissements chimiques. Antithèse nécessaire qui ne porte pas de solutions, si ce n’est faire avancer le débat sur l’adaptation des traitements.

Une nécessité contemporaine, soigner l’hôpital, malade de son système économique, avant de soigner les malades. Economie et conception des soins se neutralisent mutuellement au détriment des malades et du personnel hospitalier. La rentabilité des soins imposée par le libéralisme appliqué à la santé freine une fois encore toute idée d’avancée majeure. Un drame humain dissipé par une envolée de chiffres.

 

 

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