WORST ALBUM EVER « Song to Song » de Terrence Malick [2017]

Depuis Pocahontas, pardon Le Nouveau Monde, Malick a perdu la capacité de faire rêver ses spectateurs, même parmi les plus zélés. Consacré pour La Balade Sauvage (1973), adulé pour Les Moissons du Ciel (1978), vénéré pour La Ligne Rouge (1998), le réalisateur nous faisait toucher de très près l’âme humaine, sans réelle considération religieuse. Mais c’était avant. Il y avait déjà quelque chose de gênant dans Le Nouveau Monde (2005) à entendre radoter une voix off lénifiante, déclamant des bondieuseries toutes plus empruntées les unes que les autres ; tout aussi gênante, l’impasse complète sur les amérindiens qui ne trouvent grâce aux yeux de Malick que par les yeux embrumés de rousseauisme chrétien (à deux balles) des colons ; au moins le Pocahontas de Disney ne s’embarrassait pas de telles ambitions, c’était tout simplement très con. (TEXTE Julien Girault)

S’ensuivit le très, très gênant Tree of Life (2011), palmé à Cannes où le grotesque volait la vedette au sublime. Inutile de parler de A la Merveille (2015) et Knight of Cups (2016), dont tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agissait de fours (toujours a posteriori, dans la mesure où c’est très compliqué pour un spectateur de s’avouer qu’un de ses réalisateurs fétiches est en train de se fourvoyer à ce point.)

Terrence Malick, décennies 2000’s-2010’s ? Boursouflé, indigeste, prétentieux, abusant de tous les maniérismes cinématographiques possibles et imaginables. En revanche, toujours une photo de génie. Rien à en tirer ? Oui mais… Son dernier film en date, Song to Song se déroule à Austin, ville du Texas peut être la plus dynamique au monde musicalement parlant, abritant le titanesque SXSW, quasi utopie artistique, sur fond de bizarre love triangle entre un musicien star épris de liberté (Ryan Gosling) et un producteur cynique épris d’hédonisme (Michael Fassbender.) Le reste du casting donne de l’arythmie cardiaque (Rooney Mara, Nathalie Portman, Cate Blanchett, Holly Hunter, entre autres…) Et les caméos de musiciens nécessitent un défibrillateur à portée de main (Iggy Pop, Patti Smith, John Lydon, Anthony Kiedis, Flea, Alexander Cole, Lykke Li, toujours entres autres…). Inratable. Non mais…

We thought we could just roll and tumble, live from song to song, kiss to kiss (Song to Song)

Non mais si. Un scénario carré n’est pas vraiment utile à la réalisation d’un film. David Lynch s’en est toujours passé, et n’a jamais autant mis en peine que lorsqu’on lui a demandé de réaliser Dune, beaucoup trop verrouillé. Ici, dans Song to Song, il y a quelque chose de glaçant de voir les acteurs tenter de conjurer la fatalité du néant en s’agitant vainement (Gosling dit n’avoir jamais eu de précisions le matin même sur ce qu’il devait tourner dans la journée, et pas davantage de retour le soir ; c’est ainsi que toutes les scènes de Christian Bale et Benicio Del Toro ont été coupées au montage, Malick étant bien en peine de leur trouver une raison d’être.) Seule branche à laquelle se raccrocher, la sempiternelle voix off semble confirmer que chaque film n’est que le décalque du précédent, voire de plus en plus sa parodie. Il ne faut guère plus d’une heure que, non, encore une fois, tout cela n’aboutira à rien, le discours s’avérant interchangeable.

De plus en plus Malick ne parvient plus à filmer les rapports sociaux, et encore moins la passion, l’amour ou le désir. Les quelques fragments d’un discours amoureux sont torchés à l’air truelle (s’il y avait seulement une truelle) quand ils ne sont pas purement et simplement ridicules (mention spéciale pour l’échappée au Mexique.) Tout a l’air très profond, mais cela reste d’une superficialité sans nom. Le désir sans frein de liberté ? Hop, un portrait de Rimbaud. L’expiation ? Hop, Fassbender allongé dans ce qui doit être les champs du Seigneur, l’analogie n’est pas trop difficile. Le tumulte des passions ? Hop, le vortex d’une mare au canard filmée à la GoPro, et si l’image est dégueulasse, ça n’en fera que plus vrai. La vacuité des richesses matérielles. Hop, une succession ad nauseam d’appartements luxueux en mode « La Maison France 5 » et qu’importe si Winding Refn le fait tellement mieux dans The Neon Demon. Au bout de deux heures, cela devient franchement laid. L’intégralité des rôles féminins a perdu toute consistance, faute d’être parvenu à en faire plus que des amoureuses virevoltantes (au sens premier, secouées de pirouettes). Gosling se retrouve à son corps défendant dans Bla Bla Land. Et Fassbender en rajoute tellement dans le pipeau, qu’il semble à deux doigts d’aller rejouer de la flûte dans Alien Covenant.

La musique sauvera-t-elle le reste du projet ? Non, pire encore, comme tout le reste du film, ce n’est que poudrage. Les caméos ne sont jamais creusés, davantage du name dropping qu’autre chose. Le SXSW est entraperçu par deux trois plans backstage. Les extraits musicaux sont réduits à des plages de quelques secondes ; même pour un blind test ça reste faible. Ne parlons même pas du reste de la scène musicale d’Austin, hors festival, totalement occultée. Dans Vinyl, Scorsese en faisait des tonnes et se plantait lourdement, mais nous pouvions toucher cet amour profond pour la musique. Dans Song to Song, Malick ne fait rien et se plante encore plus lourdement, car nous nous demandons si finalement il ne mépriserait pas ce genre qui ne lui servirait que de prétexte. Reste quelques extraits de classique, tous aussi recherchés que le Boléro de Ravel, c’est vu cent fois, c’est insupportable. Reste que Patti Smith a un rôle un plus étoffé que les autres, mais en lui faisant déclamer du William Blake, il parvient à en faire la caricature d’elle-même. C’est terrifiant de bout en bout. C’est un gâchis sans nom d’acteurs, d’émotions et de situations. C’est la négation même du romantisme, pourtant érigé en principe de vie.

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